Interview de Gaël Marteau, Directeur national d’Oikocredit France

MerlitaCanayon-Opmeer.jpg24 janvier 2017

Il revient de notre voyage d'études aux Philippines qui s'est tenu 3 ans après le passage ravageur du typhon Haiyan et nous fait part de son expérience.

Suite aux ravages provoqués par le typhon Haiyan en 2013, Oikocredit a mis en place début 2014 aux Philippines un programme pilote de formation à la réduction et à la gestion des risques climatiques. Trois ans après l’initiation de ce projet, le voyage d’étude 2017 d’Oikocredit a conduit investisseurs et membres d’Oikocredit sur le terrain.

Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à prendre part à ce voyage d’études aux Philippines ?

Mon rôle est essentiellement de témoigner du travail des partenaires d’Oikocredit sur le terrain, pour tenir nos investisseurs informés et leur donner éventuellement envie de nous renouveler leur confiance. J’avais participé à un voyage d’étude en Inde il y a 2 ans : lorsque j’ai su que les Philippines étaient au programme cette année, j’ai aussitôt candidaté. 2 programmes mis en œuvre par Oikocredit m’intéressaient particulièrement aux Philippines : gestion des risques de catastrophe naturelle, et mesure d’impact de la microfinance au niveau du client final.

Quelle situation avez-vous découverte là-bas ?

Le groupe dont je faisais partie a visité plusieurs sites sur Luzon, l’ile principale au Nord de l’archipel, sur laquelle est située la capitale Manille. Il est bien entendu très difficile d’en tirer des conclusions pour l’ensemble du pays. Au niveau national plusieurs indicateurs macro-économiques - croissance, inflation, emploi, pauvreté - sont orientés de façon favorable et notamment ces 2 dernières années, mais cela peut cacher des disparités importantes entre régions parfois peu éloignées les unes des autres : nous avons ainsi perçu chez des clients de nos institutions partenaires des conditions de vie assez sensiblement différentes entre le centre rural et la partie sud-est de Luzon, plus développée.

Ceci dit il y a des constantes : l’on trouve dans chaque agglomération - à travers les bouchons et la pollution atmosphérique - la manifestation flagrante du fait que le modèle de développement à base d’énergies fossiles a atteint ses limites. Et l’on comprend vite que les Philippins ont appris à vivre avec la menace de la prochaine grosse catastrophe naturelle, typhon ou tremblement de terre. Pourtant celles et ceux que j’ai rencontrés ne m’ont jamais paru défaitistes ou fatalistes : leur énergie et leur confiance sont très communicatives.

Avez-vous constaté des traces du passage du typhon Haiyan ?

Les régions que nous avons traversées ont été durement touchées par Haiyan, mais cela remonte à 2013  et dans le contexte Philippin c’est déjà assez ancien. Malheureusement la série continue : depuis il y a eu entre autres Lando en octobre 2015, le 15ème typhon de la saison cette année-là. Il s’est soldé chez Myrna Sabado par une montée des eaux jusqu’au toit de l’avancée sous laquelle est installée la station de distribution d’eau potable qu’elle gère. Myrna espère sa remise en route prochaine par la ville de Cabanatuan (Nueva Ecija), propriétaire de l’équipement. Elle a par ailleurs développé un négoce de riz, et a mis en chantier une maison avec étage. Pour ces projets nouveaux elle emprunte auprès de l’IMF ASKI (en savoir plus sur ASKI) dont elle est cliente depuis 22 ans. Rien ne semble l’impressionner. Elle évalue très précisément sa situation économique, et cite de tête les chiffres-clefs de sa gestion. Inutile de la pousser pour qu’elle rappelle - visiblement avec plaisir et fierté - un des fondamentaux qu’elle a appris des équipes d’ASKI : « économies - dépenses = revenu ». En l’écoutant j’ai réalisé que j’aurais pris l’équation dans le mauvais sens… Merci Myrna pour la leçon de réalisme.

Qui d’autre avez-vous rencontré ?

J’ai rencontré d’autres clients de ASKI, ainsi que du groupe CARD à San Pablo City (vers fiche partenaire), quelques centaines de kilomètres plus au sud-est. Ces organisations ont en commun d’avoir été créées dans la deuxième moitié des années 80 - à la fin de l’ère Marcos - par des entrepreneurs visionnaires, convaincus qu’il fallait non pas apporter le minimum aux personnes défavorisées, mais leur proposer le meilleur, afin qu’elles expriment leur plein potentiel aux plans humain et économique. S’en est suivie une croissance soutenue, menant aujourd’hui ces groupes de microfinance à proposer une large gamme de services - du prêt à la mise en marché de produits agricoles en passant par l’éducation, l’assurance et l’accès aux médicaments  - tout en restant fidèles à leur vision initiale : le développement des personnes. Celui semble passer plutôt par des projets communautaires chez ASKI, et par des parcours individuels d’éducation et de développement des capacités chez CARD, mais dans les 2 cas les résultats que nous avons pu mesurer à travers le témoignage des clients rencontrés sont tangibles.

Une réflexion pour conclure ?

J’ai eu la chance de voir aux Philippines des femmes et des hommes fiers de leur travail, vivant de leur travail, quelles que soient par ailleurs les difficultés de la vie.  J’y ai rencontré des  entrepreneurs partis de presque rien il y a 20 ans, employant aujourd’hui plusieurs dizaines de salariés, et soucieux - comme Victoria « Princess » de Torres, paysagiste à San Pablo city -  de l’éducation supérieure des enfants de leurs employés. Elle a maintenant la surface pour bénéficier de financements bancaires par la filiale PME du groupe CARD, même si elle dit préférer rester cliente de l’institution de microfinance CARD avec laquelle elle a démarré.

Victoria « Princess » de Torres, paysagiste à San Pablo city

Au-delà  de ces success-stories individuelles, comment rendre compte plus systématiquement de l’impact positif de la microfinance lorsqu’elle assume sa vocation sociale ?  ASKI et CARD ont commencé il y a plusieurs années à utiliser l’Indice de sortie de la pauvreté (progress out of poverty index) pour « situer » les clients de leurs branches de microfinance. Utilisé de façon homogène et suivi dans le temps, cet outil - parmi d’autres - peut permettre de déceler des changements objectifs dans les conditions de vie des personnes. Oikocredit promeut son utilisation, et depuis 2014 accompagne ses partenaires dans l’exploitation raisonnée des données récoltées à travers le Programme impact : chez ASKI cela se traduit déjà par des premiers résultats statistiques encourageants, remontés dans un tableau de bord régulièrement revu par les agences et le management. Pendant notre visite les collègues d’Oikocredit aux Philippines en ont également évoqué le principe avec les équipes de CARD.

Cet accompagnement à la gestion de la performance sociale est important pour Oikocredit et ses partenaires : la plus-value d’Oikocredit s’y exprime pleinement, et il contribue à assurer dans le temps que nous restons alignés sur les mêmes objectifs.

Vis-à-vis des investisseurs, il est également crucial de mettre en œuvre nos meilleurs efforts pour mesurer l’impact des fonds qu’ils nous confient, même si cela prend du temps, et que les résultats ne sont jamais totalement et définitivement satisfaisants. En parler avec les spécialistes chez nos partenaires ASKI et CARD aux Philippines m’a conforté dans l’intuition que nous avançons dans la bonne direction. Je le dis sans complexe : si vous cherchez à voir à quoi ressemble l’impact investing, vous pouvez commencer par regardez ce que font les partenaires d’Oikocredit.

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